Portrait #3 – Pierre VERDON
Joueur de l’Echiquier Club Montalbanais depuis 2023

TES DEBUTS ET LA DECOUVERTE DES ECHECS
Comment as-tu découvert les échecs ? À quel âge ?
Ce devait être vers 6 ans, sur un jeu magnifique que nous avons toujours.
Qui t’a initié ou donné envie de jouer ?
Mon père m’a appris les mouvements des pièces assez jeune. Il n’a jamais joué en club mais il est plutôt bon par ailleurs. Puis à 15 ans, j’ai rencontré mon meilleur ami Tanguy au lycée. Il faisait un peu de compétition, ce qui m’en a un peu rapproché même si je n’ai rejoint le club que 5 ans plus tard.
Quel est ton premier souvenir marquant lié aux échecs ?
Dans la continuité des deux questions précédentes, un jour où j’ai trouvé chez moi mon père en train de jouer avec mon petit frère qui avait moins de 6 ans. J’en avais 9, et j’ai alors demandé à mon père de faire une partie ensuite car je « savais jouer ». Ce à quoi il m’a répondu assez froidement « non Pierre, tu ne sais pas jouer, tu connais les mouvements ». Le fait qu’il veuille jouer avec mon plus jeune frère et pas moi m’a bouleversé. Aujourd’hui, il n’a plus aucune chance contre moi…

Qu’est-ce qui t’a tout de suite plu dans ce jeu ?
L’aspect « guerre », et dans cette guerre, le fait que l’on peut encore gagner même si l’on a eu plus de pertes matérielles que l’ennemi. Également le fait que cette bataille est relativement sophistiquée puisque tous mes soldats ont des pouvoirs différents.
As-tu pratiqué d’autres jeux de stratégie ou sports avant/en parallèle ?
J’ai joué au rugby pendant 15 ans, d’ailleurs c’est toujours le cas, et je suis très intéressé et avisé concernant la stratégie dans ce sport collectif et même d’autres. J’ai toujours eu un attrait pour des jeux de logique/réflexion comme le Puissance 4, la Tour de Hanoï, le Mathador, et j’en oublie sûrement. A l’inverse je suis très mauvais au Rubik’s cube…
LE JOUEUR D’ECHECS
Comment décrirais-tu ton style de jeu ?
Complet. Je n’ai pas vraiment de préférence entre la stratégie et la tactique, et il m’arrive de faire des excellentes parties positionnelles comme de très mauvaises. Cela dépend aussi de la connaissance ou non des plans de milieu de jeu liés à une ouverture, et de l’expérience accumulée sur celle-ci. Même chose pour mon calcul, mon sens tactique dépend des jours. Après, il est toujours plus agréable d’attaquer plutôt que de se faire attaquer, mais je suis ouvert à tout type de parties.
Quelle est ta phase de jeu préférée et pourquoi ?
L’ouverture est en général mon point fort. Je pense que j’ai une culture assez solide dans ce domaine. Je suis souvent bien préparé même si ça ne présage de rien.

Quelle est ta pièce préférée sur l’échiquier et pourquoi ?
Le roi. J’aime bien cette idée de protéger la pièce la plus précieuse et certaines fois tout risquer pour le roi adverse comme un coup de poker. Un coup de roi réalisé au bon moment peut faire la différence.
Le GM Gukesh gagne les derniers championnats du monde sur la dernière partie et son dernier coup est un coup de roi (sur la colline d’ailleurs) qui force l’abandon du tenant du titre.

Qui sont tes joueurs d’échecs préférés et pourquoi t’inspirent-ils ?
Paul Morphy. Très rapidement meilleur joueur du monde, il arrêta sa carrière à 21 ans (par manque d’adversaire à son niveau) dans la seconde moitié du XIXème siècle. Ça ressemble en plusieurs points à l’histoire d’Arthur Rimbaud en poésie française et je suis assez fan de ce paradoxe, d’arrêter au début de sa vie d’adulte, le domaine qui nous rendra très connu.
Plus proche de nous, impossible de ne pas citer Judit Polgar, l’icône.
Et un joueur actuel du top niveau, je dirais Alireza Firouzja, qui a exactement mon âge, est français, toujours intéressant à regarder, et absolument intouchable quand il est à son meilleur niveau.
Quelle est, selon toi, ta plus grande force aux échecs ? Ta plus grande faiblesse ?
Peut-être la pression psychologique que j’arrive à exercer et à faire pencher en ma faveur disons 80 à 90% du temps. En regardant mes parties, certaines personnes, du même niveau ou meilleures que moi ont parfois essayé de me faire comprendre qu’untel adversaire pourtant réputé bon, avait vraisemblablement mal joué contre moi, et que j’avais donc beaucoup de chance. En vérité, si personne ne joue ses meilleurs échecs contre moi, ça ne peut pas être une coïncidence.
Ma plus grande faiblesse est évidemment ma concentration volage. Cela me coûte beaucoup et me vaut d’arriver souvent en zeitnot. Je ressens beaucoup plus que les autres le besoin de me lever pendant les parties, de penser à autre chose. Il m’est arrivé de perdre seulement parce que sur les 4 heures de partie, mon adversaire a pu se concentrer 3 heures en cumulé et moi seulement 2 heures. Même à un rapide où on a moins besoin de se concentrer longtemps, je peux investir un quart de mon temps à étudier l’architecture du plafond…
Comment te prépares-tu avant une partie importante ou un tournoi ?
J’y pense toute la semaine, et si je connais l’adversaire, je peux préparer des surprises dans l’ouverture. Si je suis dans une phase où j’ai envie d’apprendre, je peux aussi voir des finales théoriques ou des tactiques, mais c’est plus rare. Et la musique dans les écouteurs avant la partie, ça aide à être déterminé, mais après elle te reste dans la tête pendant la partie…

Quel est ton meilleur souvenir de partie ou de tournoi ?
Janvier 2024 à l’open de Tours j’ai joué mon meilleur jeu, et j’ai notamment fait tomber un joueur à 2150 Elo, dans une partie dynamique où les dieux des échecs étaient avec moi, ma compréhension de la position était la bonne, et mes sacrifices fonctionnaient.
Raconte-nous une partie difficile ou une défaite dont tu as beaucoup appris.
Il y en a plusieurs… Mais bon à la ronde 7 de l’open de Saint Affrique en juillet 2024 quand j’avais moins de 30 secondes au 19ème coup alors que je connaissais 8 coups de théorie, ce qui veut dire 1h30 dépensée pour jouer 11 coups c’était franchement abusé.
Quel matériel utilises-tu pour progresser ?
Je consulte des livres d’échecs et je regarde beaucoup de vidéos mais c’est avant tout divertissant. Il n’y a pas chez moi ce lien direct entre ce contenu, et la progression. Il peut m’arriver d’avoir des périodes où je suis d’humeur studieuse et alors je vais apprendre de nouvelles ouvertures ou finales théoriques, mais je n’ai pas vraiment d’objectif de progression à l’heure actuelle.
Je n’ai jamais eu de coach, n’ai jamais pris de cours, et je ne pense pas le faire à l’avenir.
LE CLUB ET LA COMMUNAUTE
Quand et pourquoi as-tu rejoins notre club d’échecs ?
A la fin de la saison 2022-2023, je jouais aux échecs depuis un an pour un club dans une grande ville où je fais mes études. Il me fallait changer de club pour différentes raisons, notamment car je n’apprécie pas les trop grosses structures. Ce fut une décision commune avec ma copine Chloé,
montalbanaise de naissance, de rejoindre tous deux le club de Montauban. Elle ne se serait lancée nulle part ailleurs. En ce qui me concerne après une rapide discussion avec le président Sébastien, nous avons tout de suite accroché pour ce deal qui était gagnant-gagnant, où mes ambitions personnelles collaient à merveille avec le nouveau statut du club, qui allait débuter sa toute première saison en Nationale 3. Avant ça, le club gravitait surtout autour de 8 très bons joueurs qui tenaient l’équipe une du club, et pas grand-chose derrière. En 2023-2024, nous nous maintenons confortablement en N3, mon arrivée fait notamment décaler Ogen en équipe 2, qui, avec 3 jeunes extrêmement talentueux, gagne le championnat régional pour monter en N4. Aujourd’hui grâce à cela, nous avons une N3 et une N4, malgré une institution qui reste à taille humaine et très agréable, avec un effectif qui s’étoffe de plus en plus (une vingtaine de bons joueurs de Nationale).
Qu’est-ce que tu apprécies le plus dans ce club ?
L’esprit d’équipe de la N3 est éberluant, même pour quelqu’un comme moi qui vient d’un sport collectif. De manière plus générale, chaque nouveau défi est intéressant pour nous, car le club n’a jamais été si haut et présent partout. Je pense notamment à toutes les différentes compétitions par équipe (coupes, championnats féminins) auxquelles nous avons participé cette année, à l’organisation d’un weekend de tournois à Montauban, et même au tournoi que Félicien et moi avons joué à l’étranger. Les adhérents actuels du club ne marchent sur les traces de personne en particulier, et s’en sortent à merveille, comme dans une très belle partie d’échecs où l’on a été rapidement hors-théorie.
Quel est ton meilleur souvenir vécu au sein du club ?
En novembre 2024, match de championnat à Cahors en Nationale 3. Je sortais d’une période compliquée où je ne jouais pas très bien, et surtout beaucoup trop lentement. Je suis placé par le capitaine à l’échiquier 2 pour la première fois de ma vie contre le meilleur joueur du Lot, et le match est déjà très tendu car dans ce championnat impitoyable avec 3 descentes pour 10 équipes, dont aucune n’est faible sur le papier, chaque défaite peut coûter très cher et nous mettre une cible dans le dos.
Dans ce contexte hostile, je réalise une partie sans erreur, et domine ce joueur pourtant très fiable de Cahors. Ce match tient une place à part dans mon coeur aussi car nous gagnons proprement 4 à 0 en mettant des buts peut-être aux échiquiers où on s’y attendait le moins vu les compositions d’équipe, et où nos scoreurs les plus réguliers, ont pu souffler et faire nulle pour s’échapper du piège lotois. Ayant donc compris à ce moment là que dans notre équipe de 8, l’on pouvait faire confiance à vraiment tout le monde. Cette rencontre est le point d’inflexion de la saison de N3 : Cahors finira dernier, tandis que nous nous maintenons une nouvelle fois.
Quel rôle le club joue-t-il dans ta pratique des échecs ?
Quand je suis de passage, je viens jouer de temps en temps contre les joueurs du club le samedi. Cela me permet notamment de peaufiner ma vision 3D. Le club me permet surtout, quand je suis en compétition, d’accoler mon nom à une ville que j’apprécie vraiment.
Participes-tu aux compétitions par équipe ? Qu’est-ce que cela t’apporte ?
Nous sommes inscrits à beaucoup de compétitions par équipe, ce qui me permet (en tant qu’étudiant) de participer à des matchs en compagnie d’amis, et à moindre frais. Encore une fois, je viens du rugby et il est inimaginable pour moi de réaliser une carrière aux échecs faite d’opens successifs en solitaire.
Rien n’égale pour moi le frisson du championnat, en particulier les saisons difficiles où l’on est une « petite » équipe qui joue le maintien. Ma vision de la beauté du sport, c’est jouer le maximum de sa carrière dans son petit club local et de ne connaître le bonheur d’un titre qu’une ou deux fois en quinze ou vingt ans. Pour une illustration footballistique, je suis bien plus admiratif de la carrière d’un Jamie Vardy, plutôt que celle d’un Angel Di Maria.
As-tu un rôle particulier au sein du club ? Si oui, parle-nous-en.
Pas vraiment, je me définirais avant tout comme joueur de l’équipe une, et à l’avenir peut-être streameur occasionnel, si il advient des évènements particuliers touchant au club. Je ne l’ai fait qu’une fois pour commenter des parties retransmises en direct qui concernaient des jeunes du club, et cela m’a bien plu.
LES ECHECS ET LA VIE PERSONNELLE
Quelle place occupent les échecs dans ta vie quotidienne/hebdomadaire ?
Le contact est quotidien, notamment via mon smartphone. Même quand j’ai besoin de couper, le jeu n’est jamais loin, via des notifications, du contenu en ligne, ou des sollicitations de mes amis.

Qu’est-ce que la pratique des échecs t’apporte en dehors de l’échiquier (concentration, patience, logique, gestion du stress…) ?
Cela m’a fait gagner en concentration c’est certain. Même si celle-ci n’est pas encore optimale, c’est dire à quel point elle fût famélique ! Mes réflexions sont bien plus méthodiques, et mon stress devient très relatif. Le jeu m’a vraiment aidé à réussir mes études, depuis que je suis à Montauban.
Comment concilies-tu les échecs avec tes études, ton travail, ta vie de famille ?
J’essaie de prévoir à l’avance quand je peux laisser libre cours au jeu, et quand je dois y penser le moins possible. En général, j’arrive à faire alterner ceci un mois sur 2.
Quels sont tes autres centres d’intérêt ou passions ?
Beaucoup de choses ! Sport, famille, actualités & vie politique, l’humour, et une toute petite place pour l’art et la littérature. J’adore manger aussi.
Que pensent tes proches de ta passion pour les échecs ?
Toujours à fond derrière moi. Je suis le premier et le seul de ma famille élargie à approcher d’aussi près le jeu, mais c’est cool. Maintenant qu’ils connaissent quelqu’un du sérail, ils peuvent casser leurs préjugés, et dès qu’un proche entend parler du jeu d’échecs quelque part, il pense directement à moi.
ASPIRATIONS ET CONSEILS
Quels sont tes objectifs aux échecs à court terme ? À long terme ?
Je n’en ai pas, si ce n’est peut-être streamer avec pertinence. Le maintien en N3 la saison prochaine qui s’annonce encore une fois pas donné. J’ai toujours dans un coin de la tête l’idée de remporter un championnat départemental, mais vu l’adversité, cela passera forcément par un exploit.
Le classement elo dépend énormément de l’environnement de joueurs dans lequel tu joues. Avoir un classement x c’est être potentiellement meilleur que ceux d’en dessous comme l’on sait, et la formule est étudiée pour que l’ensemble des joueurs ait une forme pyramidale. Mais que se passe-t-il quand les échecs deviennent très rapidement beaucoup plus populaires, et où tout d’un coup, au lieu de 100 enfants d’une génération française qui vont faire les efforts pour essayer de devenir titrés, on en a 300 ? Votre pyramide va avoir une énorme barre tout en haut, et faire tout s’effondrer. On pourra toujours classer les joueurs d’échecs par force, mais la formule doit être revue et adaptée.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui débute aux échecs ?
Joue comme tu en as envie, et ne crois jamais que celui ou celle qui t’a battu est plus intelligent que toi, car ça n’a rien à voir.
Quel conseil donnerais-tu à un joueur qui souhaite progresser ?
Baser son estime de soi sur ses meilleures parties et non ses plus mauvaises. Beaucoup jouer pour voir plein de positions, et plein de situations déstabilisantes de ce qui se passe hors des 64 cases.
Si tu pouvais jouer une partie contre n’importe qui, qui choisirais-tu et pourquoi ?
La personne qui a le premier fixé les règles et les déplacements tels qu’on les connaît, pour voir s’il utilise la puissance des pièces à 100% comme le font les meilleurs ordinateurs de nos jours.
QUESTIONS BONUS
Plutôt blitz ou parties longues ?
Ça dépend énormément, en ce moment blitz, dans deux mois sûrement partie longue…
Jouer les Blancs ou les Noirs ?
Par le passé, plutôt bloqueur avec les noirs, mais de plus en plus dynamique avec les blancs. Je vais dire noir quand même.
Ton livre d’échecs préféré ?
Tintin au Tibet.
Un film sur les échecs que tu recommandes ?
La série The Queen’s Gambit.

Les échecs en un mot ?
Univers.
Interview réalisée en mai 2025
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